Expansion militaire et maritime de l'Aragon (1213-1276)
Nous sommes en 1213. Le roi d'Aragon Pierre II vient de mourir sur le champ de bataille de Muret en luttant aux côtés de Raymond IV de Toulouse, cathare, contre Simon de Montfort. Cet événement marque la fin du grand royaume méridional réunissant dans une même famille Catalogne, Aragon, Toulouse et la Provence. Le nouveau roi, Jacques, âgé de 5 ans, ne prendra ses fonctions qu’à 17 ans, la régence étant assurée par son grand-oncle, le duc de Provence.
Le Roussillon, annexé par héritage au royaume d'Aragon, est désormais intimement lié au développement de ce royaume. Son expansion vers le Nord étant impossible, le royaume va se concentrer sur des conquêtes en direction du Sud, c’est-à-dire vers le royaume sarrasin. C'est ainsi que le roi d'Aragon, Jacques 1er, se lance dans de grandes conquêtes militaires visant la région de Valence. Mais avant de pouvoir attaquer, il devait s’assurer de la maîtrise des mers. En effet, les pirates maures étaient extrêmement actifs, arraisonnant régulièrement les navires chrétiens. Jacques 1er décida donc d’éliminer cette menace en détruisant les repaires des pirates : les îles Baléares.
1229 : Conquête des Baléares
Ce fut l’origine de la première des deux grandes conquêtes de ce grand roi. En 1228, il demanda aux Corts l’autorisation d’effectuer cette conquête, et, ayant obtenu leur accord, il arma une flotte en 1229. Son armada était composée de 155 vaisseaux, 15 000 hommes et 1 500 chevaux, dont 25 vaisseaux, un navire à trois ponts (pour le transport des chevaux) et 100 cavaliers, ainsi que quelques soldats, provenaient du Roussillon. Ces derniers partirent du port de Collioure. L'armada au complet était sous les ordres de Nino Xanxo, un Perpignanais.
Devant l’armada déployée, Majorque fut rapidement conquise. Des colons vinrent s’y installer, marquant le début de l’implantation du catalan aux Baléares. L’île d’Ibiza sera également conquise, mais en 1235.
1271 : Conquête du royaume de Valence
Maintenant maître des mers, Jacques 1er lance ses troupes sur Valence. Supérieures en nombre, elles vinrent rapidement à bout d'un vaste territoire, prenant les villes de Morella (1232), Péniscola (1233), Borriana (1233), Puig de Ste Maria (1237). Jacques 1er arriva alors devant Valence (1238), où résidait le roi sarrasin. Ce dernier demanda l'aide du calife d'Afrique du Nord, qui arriva avec 18 bateaux, mais ils ne purent accoster en raison de la flotte catalane. Tentant d'accoster à Péniscola, ils furent repoussés, et ce n’est qu’à Dénia, beaucoup plus au sud, qu'ils purent débarquer. Cependant, cette incursion fut de courte durée, les troupes de Jacques 1er les obligeant à rembarquer.
Valence tomba en 1238. Jacques 1er poursuivit ses conquêtes en direction de Xativa (1244), Biar (1245) et Murcia (1266). Enfin, en 1271, un traité de paix fut signé, officialisant le Valence catalan. Curieusement, dès 1239, le commerce reprit avec les Maures, les deux parties ayant besoin l'une de l'autre. Jacques 1er consolida rapidement les liens avec le sultan de Tunis et le sultan de Tlemcen, qui lui assurèrent un approvisionnement en or. Il ne restait que le problème du sultan de Ceuta (Maroc), dont la ville était prise par des rebelles. Un accord prévoyait que Jacques 1er envoie une troupe pour libérer la ville contre l’ouverture d’une nouvelle route de l'or au Maroc. Mais, une fois la ville prise, le sultan ne tint pas ses promesses. Ce fut le seul échec de la politique de conquête de ce grand roi.
Multiplication des places-fortes (XIIIe siècle)
Bien que pacifiée officiellement, la région fut néanmoins le théâtre de nombreuses échauffourées entre la France et l'Aragon. Militairement, il était donc important pour les deux camps de se protéger de leur ennemi. C'est pourquoi, de 1245 à 1246, pendant huit mois, le roi d'Aragon Jacques 1er le Conquérant vint à Perpignan et organisa la défense du Roussillon. Résidant à Perpignan, il ordonna la fortification de nombreux remparts autour des principales villes (Perpignan, Vinça en 1245, Ille-sur-Têt en 1244). Ce phénomène fut si important pour la région que peu à peu les campagnes furent désertées au profit de la sécurité des agglomérations. Mais ces décisions, si importantes soient-elles, ne lui furent que de peu d'utilité. En fait, les agressions extérieures n'apparurent réellement que sous ses descendants, les rois de Majorque en premier. Ces remparts sont souvent toujours debout, preuve de l'efficacité de ces décisions.
Par ailleurs, Jacques 1er lança les prémices du réseau de tours à signaux qui sont si caractéristiques de la région. Ce réseau sera réellement développé par les rois de Majorque.
Les châteaux de la frontière Nord
En parallèle, il fit construire ou rénover des forteresses le long de la frontière Nord, celle avec la France. Évidemment, les Français firent de même. La configuration des lieux fait que ces places fortes se trouvaient parfois à seulement deux ou trois kilomètres les unes des autres, sur des pitons rocheux dominant une vallée commune.
Le roi d'Aragon remit en service des forteresses autrefois laissées de côté. La principale était Opoul, appelée à l'époque "Castllar de Oped". Située sur un plateau calcaire, elle datait de 1100, mais ne sera réellement exploitée qu'en 1172, lors de la session du comté du Roussillon par Guinard II. Sa silhouette dominait la plaine du Roussillon, mais surtout une grande partie de la chaîne des Corbières par où étaient censés venir les Français. Afin de faciliter l'installation des habitants dans cette zone aride peuplée artificiellement, Jacques 1er donna de nombreux privilèges aux volontaires. Le village qui se monta de toutes pièces fut nommé Salveterra, "la terre qui sauve", en référence à ces privilèges. Ce château était flanqué d'un poste avancé, situé à 10 km plus au Nord, à l'extrême limite de la frontière : le château de Périllos. Il s'agissait d'une ancienne place forte protégeant le village de Périllos, mais qui fut reconvertie lors de la fortification de la frontière en poste de surveillance.
La forteresse d'Opoul avait une faiblesse sur la droite. En effet, il était possible pour une armée en marche de franchir les Corbières en passant entre les dernières collines à l'Est et les marécages proches de la mer. Cette étroite bande de terre, qui deviendra la voie de communication normale dans les siècles suivants, devait également être protégée. Ce fut le rôle du château de Salses, qui existait déjà mais fut fortifié à nouveau.
Plus au Sud, entre les deux, une place forte nommée "Castell-Vell" se trouvait entre Opoul et Rivesaltes, dans les derniers contreforts des Corbières. Il en reste des ruines de nos jours, visibles sur la route d'Opoul, à 1 km après le camp Joffre de Rivesaltes. Faites attention, les ruines se trouvent sur le 1er piton rocheux, sur la droite. En 1235, il était déjà appelé "Vieux", et sa construction date probablement du VIIIe siècle. Plus à l'Ouest, Jacques 1er fit rénover le château de Tautavel, forteresse construite sur un piton rocheux verrouillant la vallée du Verdouble. Enfin, pour boucler le dispositif, Força-Réal, "forteresse royale", était la sentinelle du Roussillon.
Côté Français, le roi fit lui aussi modifier les châteaux du Sud : Quéribus, Trémoine, Lansac, Latour de France, Cuxous, Caladroy, Bélesta, Montalba, Roquevert, Palmes, Corbous, Arsa, Le Vivier, le château de Fenouillet et les églises fortifiées de Saint-Martin et Saint-Barthélémy (entre Bélesta et Caladroy). Ainsi protégée, la région du Roussillon connut, à partir du milieu du XIIIe siècle, une période calme qui profita aussi bien à la région elle-même qu'à ses habitants.