Des intérêts opposés
Malgré les intérêts communs exprimés dans les cahiers de doléances, certains clivages persistent en Roussillon. Le principal oppose la ville de Perpignan aux villages ruraux. Dans ces derniers, les cahiers de doléances contiennent souvent des propos virulents envers les citadins.
Dans le cahier de Bompas, on utilise l'expression "Hauts de Perpignan" pour désigner la noblesse. Dans celui de Villeneuve-de-la-Rivière, il est écrit "ses messieurs de Perpignan", marquant un mépris évident. Le principal reproche des ruraux envers les citadins porte sur le "privilège des estimes". Ce droit permet aux Perpignanais propriétaires d'un champ abîmé par un troupeau appartenant à un habitant d'un village rural de se faire indemniser, sur la base d'une estimation faite par un Perpignanais. Cette estimation est presque toujours exorbitante. De plus, comme le berger ne peut souvent pas payer, c'est la communauté villageoise qui s'acquitte du dédommagement.
Un second point de tension entre citadins et ruraux concerne les députés du tiers état. Les députés de Perpignan, qui militent pour la préservation des privilèges urbains, se retrouvent en minorité face aux députés ruraux, menés par un certain Joseph Cassanyes, futur conventionnel et héros de la guerre de 1793.
La contrebande
Activité illicite, la contrebande entre la France et l'Espagne n'est apparue qu'après le traité des Pyrénées. Auparavant, la Catalogne formait une unité géographique et sociale cohérente, et la contrebande ne pouvait s'exercer que vers la France. Toutefois, les différences culturelles et idéologiques étaient alors trop importantes pour que cette activité soit lucrative.
En revanche, dès la séparation de la Catalogne et la fixation d'une frontière en 1659 entre la France et l'Espagne, les deux pays ont adopté une politique de centralisation, éloignant ainsi la Catalogne du Nord de celle du Sud. Les mentalités, cependant, n'ont pas évolué aussi rapidement, et le sentiment d'appartenir à un même peuple poussait les Catalans à continuer l'échange de biens selon leurs usages traditionnels, malgré les interdictions légales imposées par les deux pays.
La jeune République française avait deux raisons principales de vouloir limiter la contrebande :
- Tout d'abord, cette activité se faisait avec l'Espagne, un voisin dont la dangerosité augmentait rapidement. D'ailleurs, l'Espagne envahit le Roussillon en 1793.
- Ensuite, il devenait urgent, pour affirmer le principe d'égalité, d'unifier l'ancien royaume. Tous les anciens privilèges et particularismes devaient être abolis, or le Roussillon en avait conservé plusieurs depuis son annexion à la France.
C'est ainsi qu'est apparue la contrebande en Catalogne. Tous les points de passage des Pyrénées étaient concernés, en particulier ceux qui étaient difficilement accessibles. Les cols du Perthus et d'Arès étaient trop bien surveillés par les douaniers. Les routes empruntées passaient plutôt par la vallée de Montbram (Sorède) ou par les hauts cols pyrénéens.
De plus, à la fin du XVIIIe siècle, les douanes françaises furent créées pour remplacer la ferme générale. Les Catalans y virent un retour en arrière dans leur situation. D'ailleurs, ils s'opposèrent ouvertement aux douaniers. Ces derniers arrivèrent en Roussillon avec l'intention ferme de "remettre au pli" les Roussillonnais, réputés dissipés par nature. Mais en 1791, à l'entrée de Céret, ils furent massacrés par la population. Le 18 août 1791, à Laroque-des-Albères, ils furent chassés de la ville. Au Boulou, le receveur faillit être tué. En Roussillon, personne n'accepte de les héberger : ils sont tout simplement haïs.
Le 14 mai 1792, le directeur des douanes signale qu'il n'y a toujours pas de poste de douane à Saint-Laurent-de-Cerdans ni à Prats-de-Mollo, pourtant deux bourgs importants. On imagine facilement la situation des douaniers, peu nombreux dans une région hostile !
S'ensuivit une période trouble où la contrebande fit les beaux jours de la population. Elle portait sur tout ce qui était cher en France, notamment le tabac, le sel, le bétail et le tissu. Les habitants avaient tendance à soutenir les contrebandiers, estimant que cette activité servait à compenser les pénuries artificiellement créées par le roi. De plus, le sentiment anti-français restait fort après un siècle de "colonisation". Les gabelous, ces gendarmes d'autrefois, tentaient de sévir. Ils arpentaient les Albères de long en large, mais ne parvenaient qu'à capturer des "amateurs", sévèrement punis en comparaison des vrais contrebandiers. Ce phénomène ne faisait qu'exacerber le sentiment anti-français de la population.
Voici deux anecdotes qui illustrent l'importance de la contrebande, en Capcir et en Cerdagne. En 1799, la France relança sa politique de lutte contre cette activité. Le 26 messidor an VII (juillet 1799), une véritable bataille éclata entre douaniers et contrebandiers. Ces derniers, venus du Capcir, tentaient de passer en Espagne. L'affrontement se déroula à Védrignans, près de Saillagouse. Un homme de Formiguères, Jean-Pierre Claverie, dit Montaillou, fut accusé par les douaniers, qui portèrent l'affaire devant la justice. Bien que l'accusé ait été relâché, la ville de Formiguères fut condamnée à payer 300 francs, auxquels s'ajoutèrent 500 autres à partager avec Védrignans.
Quelques mois plus tard, en novembre 1799, d'autres contrebandiers furent arrêtés en Cerdagne, preuve que cette activité se poursuivait activement. Mais le plus important épisode de contrebande en provenance du Capcir eut lieu le 14 ventôse an VIII (mars 1800). Cette nuit-là, 60 hommes armés, venant de Formiguères et aidés par des comparses de la vallée de Carol, tentèrent de transporter une quantité considérable de marchandises : "cuir en poil, coton en rame, soie grasse, drilles ou chiffes" ainsi que des mulets du Poitou âgés de 3 ans.
Prévenus, les douaniers se postèrent au pont de la Têt après La Llagonne, et une autre équipe au col de Gorguja, près de la frontière. Mais ils sous-estimèrent le nombre d'ennemis et durent se contenter de suivre les contrebandiers jusqu'au pont de l'Ayga d'Eyna (sur la rivière d'Eyne). À Via, les douaniers se dévoilèrent et sommèrent les contrebandiers de se rendre. Des coups de feu furent échangés, mais la colonne ne s'arrêta pas. Le chemin fut jonché d'objets abandonnés par les contrebandiers, mais aucun corps des victimes des accrochages ne fut retrouvé.
Le détachement du col de Gorguja, alerté par les coups de feu, descendit sur le plateau pour intercepter les contrebandiers. Cependant, ils ne purent que les regarder passer impuissants dans l'enclave espagnole de Llivia.