Maîtres du Roussillon, les Carolingiens y créèrent des comtés et favorisèrent l'installation de grandes abbayes, qui essaimèrent des églises dans toute la région. Nous sommes au IXe siècle, et les premiers pionniers commencent à s’y établir.
L'arrivée des pionniers
La population initiale du Roussillon, principalement composée d'anciens Wisigoths, était dispersée dans la plaine. Après avoir vécu plusieurs décennies sous l’influence des Sarrasins, beaucoup avaient fui vers les montagnes, où ils rencontrèrent les descendants des Keretanis, les habitants historiques de la Cerdagne.
La plaine était donc pratiquement déserte, tout comme les vallées du Tech et de la Têt. Au départ des Sarrasins, trois grands courants de migration se produisirent.
Tout d’abord, les montagnards redescendirent en plaine, attirés par des terres plus fertiles, un climat plus doux et des conditions de vie plus agréables. Ils y croisèrent des émigrants venus du Sud, désireux de vivre en territoire chrétien pour échapper aux persécutions fréquentes dans les royaumes arabes. Enfin, un troisième courant, constitué de pionniers carolingiens, descendit vers le Sud pour coloniser ces terres prometteuses. Ces trois flux migratoires, en se mêlant, jetèrent les bases du futur peuple catalan.
L'installation
Au début du IXe siècle, c’est-à-dire au tout début de la reconquête carolingienne, les habitants étaient regroupés dans de rares villes, plus importantes en plaine qu’en Cerdagne, mais vivaient surtout dans des métairies isolées, appelées "mas" en Roussillon. Avec le temps, les familles s’agrandissaient, et d’autres habitations étaient ajoutées aux mas pour loger les membres de la famille : frères, grands-parents ou cousins. Lorsque la population devenait suffisamment importante, une abbaye y construisait une église, attirant ainsi de nouvelles familles. Peu à peu, un village prenait forme.
Les comtes, nommés par le roi, mirent en place le système féodal. Celui-ci leur permit de s’appuyer sur des familles moins puissantes, auxquelles ils déléguèrent une partie de leurs pouvoirs au niveau local. Ces familles, à leur tour, faisaient de même avec des subordonnés. Dès que leur richesse le permettait, elles construisaient un château, souvent une simple ferme fortifiée (comme le château de Palmes, en Fenouillèdes).
Pour se protéger, la population se regroupait naturellement autour de son protecteur local, qu’il s’agisse d’une famille laïque ou d’un ordre religieux.
Concrètement, les villages se formaient au pied des châteaux, des abbayes ou des églises bâties par les abbayes pour les hameaux. Les maisons s’accolaient souvent aux remparts (même les abbayes étaient fortifiées). Lorsque, vers le XIIe siècle, le nombre de maisons augmentait, les villageois obtenaient le droit de construire un second rempart pour protéger à la fois leurs habitations et le château. Ce type de fortification fut encouragé en 1196 par Raymond-Bérenger III de Barcelone, puis à partir de 1285 après la signature du traité de Corbeil.
Un éparpillement poussé à l'extrême
De tout temps, la concentration a été un phénomène naturel caractérisant le peuplement d'une région. De nos jours encore, on constate que les communes se regroupent pour améliorer leur efficacité. Il en était de même dès le IXe siècle, lorsque les habitants se rassemblaient pour mieux se défendre. La situation au XIe siècle est classique : la plupart des villages que nous connaissons aujourd’hui sont déjà créés, mais de nombreux autres existaient également. Prenons l’exemple de la Salanque : on trouve Saint-Hippolyte, juste au nord de Judaicas (disparu), puis, en allant vers l’ouest, Claira, Saint-Pierre de Vilario (disparu), Bompas, Pia, Ortolanes (disparu), Rivesaltes, Tura (disparu), etc. La situation était encore plus morcelée en Conflent, où chaque petite vallée possédait son hameau.
Des villages en mouvement
Par ailleurs, les villages évoluent. S'ils ne se renforcent pas, ils deviennent les victimes d’agressions (la paix relative dans les campagnes n’est apparue qu’au XIIe siècle) ou de catastrophes naturelles. À ce sujet, ce sont principalement les crues qui emportent les premiers emplacements des villages, souvent situés près des rivières. Les habitants décident alors de reconstruire le village un peu plus haut, comme ce fut le cas à Ansignan ou Conat. La Llagonne, quant à elle, s’est déplacée du col de la Quillane à son emplacement actuel, bien que ce ne soit pas dû à une crue. De même, un tremblement de terre au XIVe siècle détruisit totalement Miralles, en haut Vallespir. Les habitants ne reconstruisirent jamais le village, qui fut définitivement abandonné.
Enfin, il convient de mentionner la principale raison de l’abandon des villages au XVe siècle : l’apparition de la peste. Celle-ci éradiqua des populations entières, comme à Vallserra, Creu (Capcir) ou Vilarnau (près de Canet-en-Roussillon).
Cette période s’étendit de la pacification des territoires après l’expulsion des Sarrasins (sous Charlemagne, au début du IXe siècle) jusqu’au XIIe siècle, moment de l’explosion démographique qui fixa définitivement les villages, devenus trop grands pour être déplacés. Voyons à présent comment s’est formée la caste des nobles.