La crise viticole de 1907

1907 : Déclenchement de manifestations suite à une importante crise viticole



Si la vigne existait à l’état sauvage depuis des milliers d’années, elle ne fut réellement cultivée qu’à partir de l’époque romaine. Les Romains produisaient du vin sur leurs vastes domaines agricoles, principalement situés dans la plaine du Roussillon. Durant le Moyen Âge, la viticulture se développa davantage, mais c’est au XIXe siècle qu’elle connut un essor significatif, grâce à l’arrivée du chemin de fer qui favorisa les exportations vers le nord de la France.

À la fin du XIXe siècle, la vigne était largement implantée en Roussillon, mais également dans tout le Languedoc et en Algérie. La surface viticole passa de 115 000 hectares en 1850 à 460 000 hectares en 1900, un niveau qui se maintint jusqu’aux années 1960. Par la suite, cette superficie diminua pour atteindre 293 000 hectares en 2005.


Origine de la crise

Les problèmes commencèrent en 1863, année où apparut pour la première fois un petit parasite de la vigne : le phylloxéra. Il se propagea comme une traînée de poudre, dévastant les vignobles locaux. Pour l’éradiquer, une méthode radicale consistait à noyer les pieds de vigne, mais cette solution était difficile à mettre en œuvre. La véritable parade fut trouvée par Émile Planchon, un scientifique montpelliérain, qui introduisit la greffe des cépages français sur des ceps américains résistants à l’insecte.

Cependant, les dégâts causés par le phylloxéra encouragèrent les pratiques frauduleuses. Certains allongeaient le moût de raisin avec de l’eau et y ajoutaient du sucre, tandis que d’autres produisaient du vin artificiel à base de jus d’autres fruits. De leur côté, les vignerons honnêtes tentaient de surproduire pour subvenir aux besoins de leur famille. Cette pratique, appelée "faire pisser" la vigne, aboutissait à des vins légers qui devaient être mélangés avec des vins plus corsés provenant d’Algérie. Entre les difficultés économiques et la tentation de la fraude, l’anxiété des viticulteurs grandissait, annonçant l’imminence de la crise.


La crise viticole

La crise éclata début 1907 à Baixas. L'année précédente, la récolte avait été maigre. Parallèlement, les prix du vin chutèrent, plongeant les familles de viticulteurs dans de graves difficultés financières. Incapables de payer leurs impôts, malgré les nombreuses demandes de l'État, les huissiers furent envoyés, mais sans argent, il leur était impossible de s'acquitter de la somme. La population de Baixas décida alors d'agir.

Le 18 février 1907, Marcelin Albert, viticulteur, envoya un télégramme à Georges Clémenceau :

Midi se meurt. Au nom de tous, ouvriers, commerçants, viticulteurs, maris sans espoirs, enfants sans pain, mères prêtes au déshonneur, pitié ! Pitié encore pour les nobles défenseurs républicains du Midi qui vont s’entre-déchirer dans un combat sanglant. La fraude est prouvée. La loi du 28 janvier 1903 la favorise. Abroger cette loi, voilà l'honnêteté. Il est du devoir du gouvernement d’empêcher le choc. S’il se produit, les clés ouvriront les portes de la prison, mais ne pourront jamais rouvrir les portes des tombeaux.

Au même moment, Joseph Tarrius, vigneron et pharmacien à Baixas, envoya une pétition signée par les habitants, accompagnée du texte suivant :

La commune de Baixas, incapable de payer l'impôt, est sous le coup d'expropriation en masse. Il n'est qu'un impôt que nous puissions payer, et que nous payons encore : l'impôt du sang.

Le 11 mars, le gouvernement réagit en envoyant une commission d'enquête sur la viticulture, commission travaillant à Narbonne. Marcelin Albert organisa alors une marche vers la ville, qui ne réunit que 87 personnes. Cette marche partit d'Argeliers, sa propre ville. Cela provoqua un effet "boule de neige". Le 24 mars, 300 vignerons se réunirent à Sallèles-d'Aude, le 31 ils étaient 600 à Bize. Peu à peu, la foule grandit (5 000 personnes le 14 avril à Coursan, 15 000 à Capestang, dans l'Hérault, le 21). C’est ce jour-là que parut le premier numéro du "Tocsin", un journal fondé par Albert à Argeliers.

La crise viticole

La crise viticole

Le 28 avril, 25 000 personnes se retrouvent à Lézignan. Marcelin Albert devient le fer de lance de la protestation, il lit les discours, s'enflamme à chaque intervention. On le surnomme "Lou Cigal", "Le rédempteur", "l'apôtre des gueux". Le 5 mai, une foule gigantesque se réunit à Narbonne. Le 12 mai, ils sont 150 000 à Béziers. Le maire de Narbonne, Ferroul, plutôt réticent face aux manifestations, finit par s'y rallier. Il interpelle le gouvernement : "Si, à la date du 10 juin, le gouvernement n'a pas pris les dispositions nécessaires pour provoquer un relèvement des cours, la grève de l'impôt sera proclamée." Marcelin Albert pense que cet ultimatum n'est pas une bonne initiative, et l'histoire lui donne raison, car le gouvernement tient bon.

Le 19 mai, 180 000 personnes défilent à Perpignan, 200 000 à Carcassonne le 26 mai. Le 2 juin, 300 000 personnes défilent à Nîmes. Le 9 juin, une foule immense converge à Montpellier ; tout le Languedoc-Roussillon est présent. On estime qu'entre 600 000 et 800 000 personnes se sont amassées dans la ville, ce qui marque l'apogée de la contestation. Dans le discours de Ferroul, maire de Narbonne, il annonce qu'il renonce à son titre de maire. Cette décision entraîne une vague de démissions parmi les élus locaux (442 municipalités démissionnent). Le 10 juin, les préfectures sont assaillies par les démissions, mais Clémenceau les refuse individuellement.

Le conflit se durcit le 15 juin, avec l'imminence de l'arrestation de Ferroul et d'Albert. Conscients du danger pour la suite de leur mouvement, la population vient en masse protéger ses leaders, mais le 19 juin, ils sont tous arrêtés, sauf Albert qui s'est réfugié entre-temps dans le clocher de son village. L'arrestation de Ferroul provoque des dégâts à Narbonne, suite à une révolte violente : le sang coule, et quelques habitants y laissent la vie. À Perpignan, la préfecture est mise à sac.


La sortie de crise... et les crises suivantes

Le gouvernement réagit enfin. Prenant acte de l'ampleur des difficultés du Sud de la France, il fait adopter une loi le 29 juin 1907 protégeant les viticulteurs. Celle-ci interdit le mouillage du mout et l'abus de sucre, qui sont les caractéristiques de la fraude. Elle impose aussi une déclaration de récolte, règlemente le sucrage et reconnaît le droit aux syndicats de propriétaires de se porter partie civile pour la répression des fraudes. Cette loi sera complétée le 15 juillet par une autre sur la circulation des vins et alcools, qui est toujours en vigueur aujourd'hui. À propos des syndicats, le premier syndicat de vignerons est créé dans la foulée, avec à sa tête un baixanenc, Eugène Tixère.

Malheureusement, cette loi résolvait un problème typiquement français, et bien que l'Algérie en fût un élément majeur à cette époque, une nouvelle crise se profila en 1930 à cause des vins de ce département. Une autre crise apparut en 1957, due cette fois-ci aux vins italiens. Nouvelle crise en 1976, avec un acte fort du ministre Bonnet qui traite les vins du Sud de la France de "bibine". Si ce mot n'apporta pas la popularité que souhaitait le ministre dans le Sud de la France, il fut le point de départ d'un phénomène qui trouve son aboutissement aujourd'hui : l'élaboration de vins suivant le critère qualitatif.

La dernière crise en date est celle de 1999, peut-être la plus difficile, car il s'agit d'une crise mondiale. Les Français ont depuis longtemps une organisation basée sur le territoire, l'AOC. Les Anglo-Saxons, eux, se basent sur le cépage. Or, dans le monde, les Anglo-Saxons sont plus nombreux, et les deux concepts se heurtent, avec, en France, des personnes qui préfèrent faire de la qualité AOC, et d'autres de la qualité cépage. Les premiers ont plus de mal à écouler leur stock.



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